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Entrevue de Julie Châteauvert avec Jules Desrosiers
Portrait d’une communauté qui cherche à se faire entendre : les Sourds.
Les Sourds écrivent sourd avec un " S " indiquant ainsi leur appartenance à une communauté culturelle réelle et bien organisée. Pour eux, la Langue des Signes constitue le cœur de leur identité culturelle. Contrairement à une croyance largement répandue, cette langue n’est pas universelle. Chaque communauté sourde à travers le monde possède la sienne qui, comme toute langue, teinte et reflète la culture des gens qui l’utilise. Or, les québécois sourds doivent lutter pour que leur langue soit reconnue. L’époque où on leur interdisait carrément de signer à l’école n’est pas si lointaine.
Aujourd’hui, petit à petit, les Sourds gagnent le respect. La Finlande, l’Ouganda et la Thaïlande sont de loin les pays les plus progressistes ayant inclu les Langues Signées dans la constitution même du pays. Le Danemark et la Suède reconnaissent depuis longtemps leur langue signée respective comme langue officielle d’enseignement. En Suisse, Slovaquie, Portugal, France, Etats-Unis, Vénézuéla, Ghana et Nigéria, les Sourds ont la possibilité de recevoir un enseignement en Langue des Signes. Au Canada, seules l’Alberta, le Manitoba et l’Ontario offrent la possibilité d’un enseignement bilingue aux enfants sourds. Pas le Québec.
ENTREVUE
Julie: Qu’est-ce qu’on entend par culture sourde?
Jules: Le premier élément constitutif de la culture est évidemment la langue. Au Québec, le cœur de la lutte entre francophone et anglophone concerne la langue qui est le support de la culture, des valeurs et des croyances. Le principal élément de la culture sourde est également la langue. Ici, la langue d’usage des Sourds est la Langue des Signes du Québec (LSQ).
Un deuxième élément important de la culture sourde, c’est la façon d’appréhender le monde, et la façon de s’exprimer. Les entendants reçoivent beaucoup d’information par l'audition, moi, j’aborde tout visuellement. Ma vision est l’élément fondamental de mon rapport au monde. Mes mains aussi sont d’une importance capitale, elles sont mon outil pour communiquer, le canal par lequel je m’exprime. Mon humour sera visuel, ma façon de raconter des histoires aussi, mes jeux de mots seront différents, les expressions idiomatiques de la LSQ ne sont pas celles du français.
En troisième lieu, la vie associative est importante. Mentionnons d’abord l’école. C'est le principal lieu de rencontre et d’échange pendant de longues années. Lorsque l’école se termine, la vie associative reprend la relève.
Certaines études sur la culture sourde ont identifié qu’il existait quelques 35 " règles de comportement " qui distinguent les sourds et les entendants dans leur manière de faire. Par exemple : alors qu’un entendant hèlera une personne qu’il veut interpeler, dira son nom, émettra une interjection afin d’attirer l’attention, une personne sourde touchera son interlocuteur, ou fera un signe de la main de manière à capter l’attention et ainsi prendre le tour de parole. Suivre les émission de télé avec des sous-titres, utiliser des avertisseurs visuels tels que des lumières clignotantes pour avertir que quelqu’un téléphone ou attend à la porte qu’on aille lui ouvrir, sont des comportements qui sont propres aux Sourds et qui font que la vie dans ses menus détails est différente de celle des entendants.
Julie: Qu’entend-on par communauté sourde?
Jules: D’abord, je dois dire qu’il n’y a pas qu’une communauté sourde. Ici au Québec, il doit y avoir 7 ou 8 communautés. Les communautés se forment là où les gens vivent. Il y en a donc une à Rimouski, une au Lac St-Jean, une à Québec, une à Trois-Rivières, une à Montréal, etc. Celle de Montréal est la plus nombreuse et. il y a des contacts fréquents entre les différentes communautés. Elles forment un tout assez homogène malgré le fait qu’elles se distinguent les une des autres sur plusieurs aspects. Par exemple, il y a des différences culturelles entre la communauté de Montréal et celle de Québec. Montréal étant plus près des frontières des États-Unis et de l’Ontario, on retrouve dans la LSQ plus d’influence de l’American Sign Language (ASL) que dans la LSQ utilisée dans la ville de Québec
Je dois également souligné que la communauté sourde ne regroupe pas seulement les sourds gestuels. Les malentendants, les personnes devenues sourdes, en font aussi partie. Au Québec, il y a approximativement 85 associations et organismes. Parmi celles-là, comptez environ 34 associations de sourds gestuels, une dizaine d’associations formées par des devenus sourds et près de 45 organismes de services.
Julie: Doit-on dire sourd ou malentendant?
Jules: Parmi les sourds, il existe 4 grands groupes qui se distinguent par leur mode de vie, leur culture, leurs besoins particuliers, etc… Décrivons le groupe des sourds gestuels. Les personnes qui le compose ont le plus souvent une perte d’audition plus profonde et leur langue d’usage est la Langue des Signes du Québec.
Un deuxième groupe est constituée de personnes devenues sourdes vers l’âge adulte. Ces personnes n’ont pas du tout le même vécu que les personnes nées avec une surdité. Leur culture est d’abord entendante, leur langue première, le français ou l'anglais. Leur mode de vie, leurs valeurs sont héritées de leur vécu entendant et concordent avec celles de la communauté majoritaire entendante.
Un troisième groupe est constitué de personnes sourdes-aveugles dont les besoins et le vécu au quotidien est différent des deux autres groupes.
Finalement, il existe un quatrième groupe formé de personnes malentendantes. Ces personnes ont des problèmes d’audition qui teinte leur quotidien. Cependant, malgré les difficultés que leur causent leur perte d’audition, ils cotoient principalement des entendants. Les malentendants et les Sourds forment deux groupes distinct pour la simple raison qu’ils n’utilisent pas la même langue pour communiquer. Les premiers fonctionnent en français, les seconds en LSQ.
Julie: Est-ce que tous les sourds utilisent la Langue des Signes pour communiquer?
Jules: Pas tous non, la philosophie prédominante dans les centres de réadaptation valorise surtout l’oralisme, une approche selon laquelle l’enfant doit apprendre à utiliser ses restes auditifs et à articuler le français oralement. Seulement 20% des sourds utilisent la LSQ. Dans la majorité des cas, on aura recours à la langue des signes uniquement si les professionnels jugent l’enfant incapable de fonctionner à l’oral. Dans nos mentalités, les signes sont encore un choix de dernier recours associé à un constat d’échec. A tel point que, lorsqu’on consent à utiliser la langue des signes, on cherche à éviter la LSQ.
Je m’explique : La LSQ est une langue complète et complexe au même titre que les langues orales. Sa grammaire est contenue dans le mouvement du corps entier (pas seulement au niveau des mains) et dans une utilisation très précise et très élaborée de l’espace autour du signeur. Donnons un exemple très simple : en LSQ, je n’entend pas la conjugaison du verbe qui m’indique la personne et le temps, je la vois. Si j’initie le signe devant moi, ça indique le " Je ". Si, en même temps, je positionne mes épaules vers l’avant, j’indique que le verbe est au futur. Toutes les précisions grammaticales sont présentes simultanément.
Les entendants qui ne voient pas ces distinctions jugent que la LSQ n’est pas une langue complète. Ils ont inventé un autre code gestuel, plus fidèle à leur propre façon de fonctionner, qu’on nomme le " français signé ". Il s’agit d’une transposition littérale du français oral dans un code gestuel.
Le français signé, au lieu d’exploiter au maximum les possibilités du corps pour y intégrer la grammaire, invente des signes abstraits pour chaque élément grammatical et les juxtapose au mot à préciser. C’est tout sauf naturel! La phrase devient tellement touffue qu’elle rend la communication incompréhensible et complètement inefficace : lorsque l'on doit communiquer rapidement, on laisse tomber tous ces marqueurs et on se retrouve avec un message appauvri presque sans grammaire. Comment se fait-il alors que le français signé soit privilégié dans les écoles? Comment un enfant peut-il acquérir une langue et faire des apprentissages dans ces conditions? Il existe une langue complète, efficace, optimale, parfaite, utilisons-la! Pourquoi s’obstiner à utiliser toutes sortes de moyens de communication boîteux et continuer à crier que les enfants sourds n’ont pas de compétences langagières ?…C’est mal fondé !
Les entendants ont décidé d’utiliser le français signé comme mode principal de communication pour l’enseignement soutenant que ça allait favoriser l’apprentissage du français écrit. Aucun sourd n’a été consulté pour prendre cette décision et encore moins pour l’élaboration du français signé. C’est comme si des hommes décidaient seuls comment doit se passer un accouchement, et que les femmes n’étaient en aucun cas consultées! Or, c’est maintenant démontré, le français signé ne soutient pas l’apprentissage du français écrit. Il faut constater l’échec! Le résultat réel, c’est que les enfants ne maîtrisent aucune langue. Ils ne sont pas seulement faible en francais, ils ont du mal à développer leurs idées car c’est par la maîtrise de la langue, que l’enfant développe ses capacités de réflexion et d’abstraction.
Imaginez ce qui vous serait arrivé si, au moment d’entrer à l’école primaire, vous ne maîtrisiez aucune langue première, que vous aviez déjà accumulé des années de retard et que le code qu’on utilise pour vous enseigner n’est même pas une véritable langue… Qu’auriez-vous vécu à l’école ? La réponse est simple : échec sur échec ! La frustration et la peur l’emportent. Le goût d’apprendre à lire et à écrire devient une difficulté supplémentaire !
Les entendants voient les Sourds comme des personnes handicapées ayant besoin d’assistanat…Donnez-nous droit à la langue et nous n’auront pas besoin d’aide! J’ai grandi avec la LSQ et je me sens normal ! Je ne veux pas qu’on me force à vivre comme si j’étais entendant !
Julie: Les Sourds font donc de véritables revendications politico-culturelles ?
Jules: Oui, il faut reconnaître la LSQ comme langue d’enseignement pour les Sourds. Par la maîtrise de la langue, les enfants pourront développer leurs capacités de réflexion et pourront faire des apprentissages scolaires. Ils deviendront aussi suffisamment compétents pour apprendre une langue seconde, en l’occurrence le français écrit. Les Sourds revendiquent deux langues, la LSQ comme langue première et le français pour lire et écrire.
Face à ces revendications, la réaction de plusieurs enseignants est négative. D’abord bon nombre d’entre eux ne veulent toujours pas reconnaître que la LSQ est une vraie langue…Encore aujourd’hui ! Pour plusieurs enseignants, reconnaître la LSQ, implique remettre en question ce qu’ils ont construit ou ce à quoi ils ont cru. Ça implique aussi aller en formation et devenir compétent en LSQ….Ils ne veulent pas ! Ce sont bizarrement eux qui ont le plus de préjugés contre la LSQ.
La réaction est plus positive dans la population générale. Les gens connaissent souvent mal les Sourds, mais quand on les informe, ils se montrent intéressés, ils sont ouverts à la LSQ, acceptent d’emblée sont statut de langue, et trouvent aberrant que cette langue ait du mal à se faire reconnaître à l’école.
On a aussi besoin de plus d’enseignants sourds, les enfants ont besoin de modèles adultes comme ils ont besoin de rencontrer d’autres enfants sourds. La tendance actuelle qui veut le plus possible intégrer les enfants dans les écoles régulières leur fait vivre un isolement extrêmement difficile psychologiquement.
Julie: Des entendants qui ont un pouvoir de décision et qui ne veulent pas reconnaître la LSQ, ça ressemble étrangement à une situation d’oppression …!
Jules: C’est une forme d’oppression, oui. Il ne s’agit pas d’une oppression physique mais plutôt structurelle. Les entendants veulent faire des sourds des personnes " normales " qui fonctionnent comme eux… C’est un rêve d’entendant, un Sourd sera sourd toute sa vie. On connaît déjà très bien ce type d’oppression.
Les luttes menées par les femmes et par les gais et lesbiennes sont des exemples proches de notre réalité. Les femmes du Québec en ont un jour eu assez d’être oppressée par des règles sociales établies par des hommes et favorisant les hommes. La légitimité de leur lutte est complètement admise. Celui qui aujourd’hui ose la mettre en doute est simplement la risée de tous. Les gais et lesbiennes font petit à petit des gains importants. Comme les femmes, ils ne demandent à la société que la reconnaissance de ce qu’ils sont.
La lutte des Sourds est une lutte de reconnaissance identitaire tout à fait similaire à celle des femmes et à celle des gais et lesbiennes. Les lois, l’organisation des systèmes d’éducation, les mentalités des dirigeants, et d’une majorité de professionnels font encore en sorte que les revendications des Sourds ne sont pas prises en considération.
On poursuit la politique d’intégration alors que les Sourds sont contre. Les Sourds disent clairement: " On veut être compétents en LSQ et dans la vie, on veut maîtriser une langue pour réussir à faire des apprentissages scolaires, on veut une école où les Sourds peuvent être ensembles "….Jusqu’à présent, on nous le refuse.
Julies: Existe-t-il un art Sourd ? Les élément de culture que vous me décrivez ont-ils des répercussions dans la création ?
Jules: Ça existe, mais au Québec, on connaît en ce moment une période de déclin. À l’époque où les sourds vivaient ensemble à l’école, le contexte était favorable à l’émergence des arts. Il y avait du théâtre, de la poésie, de la peinture, les gens se fréquentait plus assidûment. Depuis l’intégration, depuis que les écoles ont fermées et que les sourds sont intégrés avec les entendants, leur identité propre tend à se fragiliser, ils se retrouvent à cheval entre deux cultures. Il est alors plus difficile de s’exprimer. Beaucoup de choses ont changés.
Dans ma famille, mes parents sont sourds. Lorsqu’ils étaient jeunes, l’identité sourde étaient plus forte, on pouvait le voir dans leur façons de s’exprimer. Maintenant, l’identité sourde est beaucoup moins claire. Les Sourds oscillent entre une culture d’appartenance entendante et une culture d’appartenance sourde.
Il y a conséquemment, de moins en moins de théâtre, de création, d’expressivité artistique. Aux États-Unis, comme au Canada-anglais, c’est plus fort, déjà parce que la population sourde est plus nombreuse. Ici, avec la petite communauté qu’on a, l’intégration fait en sorte que le noyau de la communauté devient minuscule. L’intégration fait aussi en sorte que les enfants sourds ont des modèles entendants qu’ils essaient de suivre ou d’imiter. Mais ces modèles ne sont pas entièrement leur reflet. Ils ne peuvent pas s’identifier entièrement à eux. Conséquemment, l’identité devient plus faible, plus confuse, la particularité sourde moins affirmée.
Julie: Peux-tu me décrire le système d’éducation offert aux sourds actuellement ?
Jules: C’est assez compliqué ! La situation actuelle découle des décisions prises, il y a plus de cent ans à la convention de Milan en 1880. Lors de cette convention, il a été décidé que les institutions dédiées à l'enseignement des sourds devaient fermer et qu’on devait adopter une philosophie d’intégration. Concrètement, cette intégration a commencé au Québec vers 1975. Et avec elle, un certain nombre de problèmes.
Avant cette intégration, tous les sourds qu’ils soient devenus sourds, malentendants ou sourds gestuels étaient rassemblés dans une même école. Qu’ils soient forts ou faibles à l’école, ils étaient ensemble…cela favorisait les échanges, les plus forts pouvaient soutenir les plus faibles et les plus jeunes avaient des modèles. Depuis l’intégration, les sourds sont dispersés.
Une autre conséquence, les élèves forts sont envoyés chacun de leur côté dans leur quartier tandis que les élèves les plus faibles sont envoyés à la polyvalente Lucien Pagé (école secondaire à Montréal). Il faut dire aussi qu’avant , les enseignants vivaient avec les élèves, ils avaient le temps de soutenir les jeunes. Aujourd’hui, à la fin de la journée, c’est fini, le prof s’en va…Certains jeunes traversent leur scolarité primaire et secondaire et à la fin du secondaire 5, leur véritable niveau académique est celui d’une 3e année !
Depuis cette convention de Milan, on essaie d’intégrer les sourds, de les faire parler, de les rendre " normaux ", c’est un rêve d’entendant qui ne se réalisera jamais. Les langues signées survivent toujours et on voit de plus en plus des jeunes qui, un jour, décident de laisser l’oral et d’apprendre les signes. Il me semble que le message est clair, il faut reconnaître la langue, l’admettre et passer des lois pour construire une éducation basée sur la LSQ. Il est souvent dit que les sourds gestuels ne peuvent pas apprendre à lire et à écrire. C'est faux. Attention !
Julie: Un nouveau collège offrant un enseignement bilingue LSQ-français vient d’ouvrir à Québec. Il y a une aussi une classe d’essai à Montréal. Quel impact ça aura ?
Jules: Je suis content de l'ouverture de cette école, mais…ce n’est pas assez ! Le collège à Québec a reçu un permis d’enseignement annuel. Le projet doit donc être réévalué chaque année. Or, ça prend des années de scolarité avant qu’un enfant entendant maîtrise bien le français. Ça prendra des années pour que les enfants sourds développent de véritables compétences langagières en LSQ. Donner aux enfants 2 ans de stimulations en LSQ n’est pas assez pour corriger la situation. J’ai peur qu’on conclue trop rapidement à l’inefficacité de l’approche. De plus, le gouvernement ne soutient pas le collège qui survit grâce à une fondation privée. Sa situation est vraiment précaire.
On manque aussi de professeurs qualifiés, de méthodes et de matériel d’enseignement bilingue LSQ-français adéquat…C’est inquiétant parce que tout le monde est méfiant : les parents, le gouvernement, tout le monde attend de voir et si on se retire trop vite, on devra tout recommencer … L’Europe et les États-Unis sont beaucoup plus avancés. Nous faisons nos premières armes. Ce qui est grave, c’est que nous savons que l’échec scolaire accable la majorité des enfants sourds, nous savons qu’un enseignement bilingue LSQ-français améliorerait les choses et que malgré cela, on est réfractaire à changer d’orientation !
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Source: Article de Mme Châteauvert , in "Ici: vivre à Montréal" . Vol.3 Nº 30. 13 avril 2000. |
Nous tenons à remercier Mme Châteauvert et Monsieur Desrosiers. La direction.
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