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Le Céplus, basé à l’Université de Liège, s’efforce de mieux faire connaître et de promouvoir la langue et les cultures des personnes sourdes. Un projet à dimension profondément humaine qui s’est concrétisé par la création d’un cédérom très efficace. Rencontre avec jacques Robert, l’un des ses concepteurs.

 

Pouvez-vous nous rappeler ce qu’est exactement le Céplus ?

Le Centre d’étude pluridisciplinaires en langue des signes a pour but d’apprendre, de connaître et de mieux faire connaître la langue des signes des personnes sourdes, d’étudier si vous voulez. Le Céplus est une asbl rattachée à l’Université de Liège au laboratoire de linguistique expérimental dont François-Xavier Nève est responsable.

Par extension le Céplus s’intéresse aux handicapés communicationnels parce qu’effectivement nous nous rendons compte que certains handicaps sont liés à d’autres types de handicaps. On considère que 95% des sourds sont illettrés. Si on traite uniquement le problème de cette illettrisme, rien n’empêche de le " croiser " avec d’autres types de handicaps communicationnels.

La langue des signes est-elle unanimement reçue dès lors qu’il y a plusieurs types de sourds ?

C’est très compliqué. Il n’y a pas une seule langue de signes ; il y en a plusieurs. Mais il y a certaines ressemblances, certaines sont plus proches les unes des autres. Par exemple, la langue des signes suisse est fort proche de celles de France et de Belgique ainsi que, assez curieusement mais je vais vous expliquer pourquoi, de la langue des signes américaine. Alors que la langue des signes anglaise est totalement différente.

En fait c’est l’abbé de l’Épée qui, il y a 200 ans, a unifié la langue des signes en la codifiant. Il se fait qu’un père américain d’un jeune enfant sourd est venu en Angleterre pour apprendre la langue des signes anglaise. On ne sait pas très bien pourquoi mais il a été très mal reçu. Il est donc venu à Paris pour apprendre la française. Il est rentré aux États-Unis avec un professeur sourd et c’est comme cela qu’il a monté une école, qui est maintenant la fameuse université Gallaudet à Washington. La même langue a été ainsi enseignée aux États-Unis comme en France. À l’origine, c’étaient des religieux qui enseignaient ce type de langue. Donc il se peut que cela ait suivi la filière des missionnaires et qu’il y ait dès lors des ressemblances dans les anciennes colonies belges ou françaises. On en trouve au Liban, au Vietnam, à Madagascar, etc. on a eu des contacts et l’on s’est rendu compte que la syntaxe surtout était fort similaire.

Donc le signe n’est pas attaché à un son mais plutôt à un concept ?

Oui mais encore avec des différences. Notamment sur le plan culturel. Par exemple : pour " boire ", chez nous on a une espèce de mime. Chez nous le signe d’un homme qui boit n’est pas le même qu’un cheval qui boit car l’animal ne le fait pas avec une tasse ou un verre. Dans d’autres pays on boit avec des bols. Le concept reste le même mais il y a pourtant des différences. On peut diviser le signe en ce que nous appelons des gesthèmes – l’équivalent des phonèmes des langue orales – qui correspondent à la configuration de la main, à la localisation de la mai par rapport au corps, à l’orientation de la paume de la mai par rapport au personnage et à l’action. Si je fait le mot " comprendre ", vous avez la configuration " c " qui n,a rien à voir avec celle de l’alphabet. Parfois cela correspond, d’autres fois pas du tout. Mais le " C " qui descend devant le front vers le cœur en se refermant c’est " comprendre ". c’est ce que nous avons fait ici dans notre dictionnaire informatisé. L’intérêt de notre recherche c’est qu’en décomposant le signe en gesthèmes on peut retrouver, par un système d’analyser par banque de données, le signe filmé. En fait c’était une analyse linguistique. Mais ce qui est devenu intéressant c’est qu’à partir de la recomposition de ce signe, on peut reconstituer tous les signes, même les signes étrangers puisque le principe s’adapte à toutes les langues des signes. Notre objectif est de recréer ces signes à partir des gesthèmes en images de synthèse. De telle manière qu’on puisse, en Mauritanie ou en Côte d’Ivoire, y mettre la même analyse et de récréer des signes non pas à partir d’une base de données énorme qui reprendrait toutes les langues des signes mais à partir de la langue du pays en question. Et à partir d’un français commun. D’où l’intérêt pour la Francophonie de récréer cette espèces de boîte, cette analyse dans laquelle ils peuvent mettre leur langue et la développer.

J’imagine, qu’à un moment donné du processus, intervient quand même le problème du support informatique, notamment dans les pays du sud. N’y a-t-il pas là un obstacle à la diffusion du produit que vous venez de réaliser ?

L’obstacle a toujours existé et il existera toujours, en fait. Les Cédéroms, il y a 5 ans, c’était relativement rare, même chez nous. C’est la même chose aujourd’hui avec le DVD. Je me suis rendu souvent en Afrique, c’est vrai qu’il y a des pénuries, des problèmes de moyens, etc. mais on retrouve quand même dans des universités, dans des écoles, des ordinateurs avec cédéroms et ils les utilisent beaucoup plus intensément que nous. Donc, je crois que dans les deux ou trois ans qui viennent, on va retrouver de toute façon l’ordinateur puisque la politique de la Francophonie est de développer des universités virtuelles, des tas de communications via Internet. C’est qu’il y a des interlocuteurs au bout de la ligne. Et je crois qu’il y en aura de plus en plus. Des machines aussi. Donc les prix ont tendance à baisser et l’on ne peut que s’en réjouir. Et, à dire vrai, ce n’est pas encore tellement développé chez nous.

Si je comprends bien vous avez complètement créé quelque chose de nouveau, vous ne vous êtes pas contenté de transposer ce qu’il y avait dans un dictionnaire " papier " ?

Oui et non dans la mesure où c’est nous qui avions créé le dictionnaire " papier ". il a été conçu pour des gens qui sont, comme je vous l’ai déjà dit, en grande partie, illettrés. Un classeur permet de classer les fiches en fonction de la configuration de la main puisque l’ordre alphabétique n,a pas de sens pour eux. Tout a commencé il y a une quinzaine d’années et je crois que nous avons été parmi les premiers à réagir. Ce sont des associations de sourds qui ont demandé au ministre Monfils, à l’époque, de constituer un dictionnaire et le ministre s’est adressé au service de François-Xavier Nève. On n’y connaissait rien, personne n’avait dans son entourage des personnes sourdes ou malentendantes. On a tout appris. Je m’intéresse à la communication, surtout au handicap de la communication qui me tient particulièrement à cœur. De plus en plus, j’estime que les gens sont contrariés dans leur information. Elle doit être appropriée aux gens qui lisent et qui regardent et non l’inverse. Ce n’est pas le spectateur qui doit s’adapter à la télévision, c’est la télévision qui doit s’adapter. Pour moi, c’est là quelque chose de fondamental. les sourds n’avaient aucune communication, vivaient dans les ghettos. Ils sont voulu unifier leur langue qui était différente à Liège. À Charleroi ou à Namur. Il fallait répertorier ce travail d’unification. C’est ce que nous avons fait ici dans un premier temps sur un document. "papier ". mes études artistiques à La Cambre, puis mon travail dans le cinéma, la vidéo et la publicité nous ont notamment aidés à gérer tous les paramètres pour les traduire d’une manière intelligible par tous. Ce dictionnaire a été le premier conçu dans ce genre avec des classements thématiques, par configuration, essentiellement illustré, plutôt qu’un ouvrage descriptif et intellectuel.

Et il n’existait pas de précédent à l’étranger ?

Ça commençait un peu partout à la même époque sauf aux États-Unis où là ils ont pu prendre une grande avance. Il faut se rappeler que la langue des signes a été interdite dans toute l’Europe au Congrès de Milan, il y a à peu près un siècle parce que certains professeurs, intellectuels et médecins ont estimé que la langue des signes n’était pas un moyen d’épanouissement pour la personne sourde. Pendant ce temps-là, la recherche continuait à progresser aux États-Unis. On a perdu quasi un siècle puis on s’est rendu compte de l’erreur. C’est ainsi qu’il a fallu attendre le milieu des années quatre-vingt pour voir le Journal Télévisé traduit en langage des signes alors qu’aux États-Unis ces traductions pour les interventions publiques sont entrées dans les mœurs.

Vous n’avez pas encore répondu à la question de savoir s’il y avait plusieurs sortes de sourds…

Oui. Il faut faire une première grande différence entre la surdité et les malentendants. Les sourds sont des gens qui n’entendent pas du tout. Les malentendants sont des gens qui de naissance, de petite enfance, par accident ou par vieillesse ont entendu ou entendent très mal.. mais avec une prothèse, ils ont une approche du message auditif. Ils n’ont pas de retard intellectuel. Les sourds de naissance en revanche n’arrivent pas à communiquer. Si les parents sont sourds également, ils parviennent à communiquer entre eux par signes. C’est très important car il faut communiquer dès la petite enfance sinon le déficit de communication entre parents et enfant provoque des troubles affectifs et psychologiques. la surdité entraîne un handicap linguistique qui entraîne un handicap culturel qui entraîne un handicap social. un enfant sourd de parents entendants, c’est la catastrophe. Parce que les parents ne savent pas communiquer. S’ils apprennent la langue des signes, le contact est possible. Il faut compter que sur une personne sourde qui parle la langue des signes, il y a quatre personnes dans son entourage qui doivent aussi la parler.

Combien y a-t-il de sourds et de malentendants en Belgique ?

À part quelques exception, notamment dans les pays où l’hygiène est catastrophique, nous pouvons considérer qu’il y a une constante mondiale de 4 pour 1 000 qui sont sourds et de 4 pour 100 qui sont malentendants. Par là je veux dire des gens qui ne sont pas capables d’entretenir une conversation téléphonique. Au Vietnam, il y aurait, selon le Service d’otologie du CHU de Hanoï 500 000 sourds suite à la guerre, au manque de médicaments, d’hygiène, c’est évidemment énorme. Dans certaines régions, il existe aussi des problèmes de surdité liés à des mariages consanguins, notamment dans certaines îles comme La Réunion ou dans des régions plus repliées sur elles-mêmes.

Le dictionnaire papier puis le cédérom que vous avez réalisé peuvent alors les aider à apprendre ?

Oui, mais vous imaginez que ces huit volumes ne sont guère facilement manipulables. De plus on n’apprends pas une langue avec un dictionnaire, même pas avec une grammaire. Ce sont des instruments, des outils de travail, mais ce n’est pas un guide d’apprentissage. Il faut donc la pratique, forcément. Pour l’instant, nous avons terminé ce cédérom qui a été acheté par l’AUPELF que l’on appelle aujourd’hui l’AUF (Agence universitaire Francophone). Nous avons présenté la maquette du cédérom au dernier sommet francophone de Hanoï, il y aura bientôt deux ans. Il a suscité beaucoup d’intérêt. On m’a demandé de venir le représenter lors de l’assemblée générale à Beyrouth. Cela a très bien marché puisqu’il a été décidé de diffuser le cédérom dans toutes les universités francophones.

On tend donc à davantage d’harmonisation dans la Francophonie mais aussi en dehors. Peut-on dès lors rêver à une langue des signes universelle ?

C’est un vœu pieux. C’est comme les langue orales. Tout le monde est d’accord pour qu’il n’y ait qu’une seule langue orale mais tout le monde aimerait bien que ce soit la sienne. Si on nous dit que la langue la plus parlée est le mandarin et que l’on doivent apprendre le chinois, on ne va pas être heureux. Je crois que dans la langue des signes c’est à peu près la même chose. Par contre, je crois qu’au niveau de la Francophonie, il devrait y avoir moyen de trouver tous les éthymons communs. On pourrait les comparer et dire qu’on les a déjà dans une base lexicale qui serait commune et accessible notamment via ce cédérom. On pourrait arriver, au niveau de la Francophonie à un résultat fabuleux.

Quels obstacles y voyez-vous ?

Il reste quand même des différences culturelles importantes et il faut les garder. Nous ne sommes pas des ayatollahs de la langue. Une langue appartient à celui qui la parle et elle doit garder malgré tout ses variantes, ses nuances. Ceci dit, il ne faut pas compliquer les choses par plaisir ou souci de coller à la langue française.

Donc ce cédérom pourrait être le moteur de toute cette opération ?

C’est ce que nous espérons. Ce que nous voudrions c’est que chacun y amène ses informations, son analyse. Il faut que cela serve chez eux et que l’on puisse réunir tous les gens qui ont travaillé à ce projet pour avoir une base lexicale énorme qui irait du français au malgache ou au peûl. Quant à la question des moyens, elle se pose évidemment mais le développement technologique est tel que dans certains pays, comme à Madagascar par exemple, ils vont parfois plus vite que nous dans certaines directions, comme le téléphone portable parce que cela fonctionne mieux. Donc ils ont du retard mais parfois ils peuvent le combler plus vite en brûlant les étapes. C’est d’une certaine façon leur chance. Mais il faut d’abord que les responsables prennent bien conscience du problème de la surdité dans sa profondeur. Cela concerne de plus en plus de monde. Nous faisons de la recherche fondamentale et appliquée mais dans un but éminemment social.

Quel est votre plus grand espoir actuel ?

C’est arriver à transférer la langue des signes sur Internet par images de synthèse de manière à ce que les sourds puissent communiquer entre eux comme les entendants le font par le téléphone. Nous avons pris contact avec une société liégeoise, Neurones, qui nous a assuré qu,elle pouvait restituer les images à partir de nos analyses. Mais la chose n’est pas aussi simple. Pour récréer des mots, c’est assez facile et les images de synthèse permettent de mieux suivre leur enchaînement que les images vidéo. Mais à partir du moment où on doit recréer la syntaxe, c’est une autre paire de manches.

Entretien :
Philippe Vandenbergh

Adresse :
J. Robert
Céplus
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Courriel : fxneve@ulg.ac.be